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- Flandre: les faux prophètes du nationalisme Ethnicité - 04-08-2008 - TSCF

 Etat, Nation, Ethnicité 

Aux portes de Bruxelles, dans son écrin de verdure, Overijse (prononcer: overeïs) connaît ses rituels immuables. La fête du raisin, les courses cyclistes, les balades en forêt suivies d’une bière trappiste… et les guerres communautaires. Dans cette commune flamande de 27000 habitants au sud-est de la capitale, verrou entre la Wallonie et Bruxelles, les francophones représentent plus du quart de la population. De grandes familles francophones s’y sont établies, parfois depuis des générations. Après la fixation de la frontière linguistique en 1963, elles se sont retrouvées dans une Flandre où seul le néerlandais (ou flamand) garde droit de cité. «Du jour au lendemain, nous avons été considérés comme des émigrés dans notre propre pays», témoigne un notable. Ce fut le début des tensions.

Dernier épisode en date, la gazette communale a lancé un appel public à dénoncer les commerçants qui utiliseraient une autre langue que le néerlandais dans leurs relations avec la clientèle. Prière de prendre des photos, de noter heure et date du «délit»… Levée de boucliers! Même Marino Keulen, le très pointu ministre flamand de l’Intérieur, a dit tout le mal qu’il en pensait: «Aucune loi n’impose aux commerçants de mettre des affiches rédigées en néerlandais. L’idée de délation est condamnable et moyenâgeuse.» Voilà qui est resté en travers de la gorge du bourgmestre (maire) Dirk Brankaer. Selon lui, la commune ne fait rien d’autre que «demander aimablement à des agences immobilières et à quelques éditeurs d’utiliser le néerlandais dans leurs annonces au public». Des cours de langue sont même offerts. Pour Dirk Brankaer, «la pacification n’est jamais mieux servie que par le respect de la culture et de la région où l’on vient s’établir».

Pacification? Les méthodes utilisées ne sont pas toujours «aimables». Prenons le cas d’Alice (prénom d’emprunt), commerçante wallonne établie sur la Brusselsteenweg. Son seul tort: son enseigne est bilingue. Aussi, ses murs sont régulièrement tagués. Elle a même reçu la visite d’une dizaine d’énergumènes du groupe d’action TAK (Taal Aktie Komitee), qui ont fait irruption dans son magasin. En deux minutes, ils avaient effacé au marqueur tout ce qui était en français. Ensuite, Alice a reçu une lettre émanant d’un particulier l’«invitant» à retirer les inscriptions litigieuses, avec copie aux organisations flamingantes (flamandes ultra) de la commune. «La police n’a même pas voulu enregistrer ma plainte», déclare-t-elle. En attendant, l’enseigne d’Alice est toujours là… L’anglais est également en ligne de mire. La capitale belge est officiellement bilingue, mais francophone dans les faits. Les Flamands ne veulent pas entendre parler de son extension, afin d’éviter que la périphérie flamande ne se «francise» encore davantage. (Le Temps , 15/07/2008)

Cette démarche flamande rappelle celle du Québec. Mais le Québec est une île francophone dans un océan anglophone. En Belgique, la Flandre représente 60% de la population et 70% de la richesse. Or cette majorité se comporte comme une minorité. - mais s’agit-il bien d’une majorité? Seul le cadre étroit de l’Etat belge permet de la qualifier ainsi. Au plan international, le néerlandais pèse une vingtaine de millions de locuteurs, soit dix fois moins que le français. Les ressources culturelles néerlandophones ne sont pas négligeables, mais ne peuvent se comparer à celles des ensembles francophone, anglophone et germanophone. Le "peuple" flamand a été historiquement refoulé sur un très étroit territoire, réduit en semi-esclavage dans le Nord de la France, et dominé en Belgique même par un Etat qui à partir de 1830 a voulu tenter, non sans présomption, un processus de centralisation et d’acculturation à la française - un processus qui a finalement échoué. Nul doute que ce parcours historique peu flatteur puisse donner aujourd’hui prétexte à des sentiments d’infériorité et des attitudes revanchardes.

La mémoire des peuples étant ce qu’elle est, on peut toutefois présumer qu’il s’agit assez largement d’une manipulation politicienne. La Flandre, c’est une poignée de PMEs qui marchent. Ces nouveaux parvenus sont aujourd’hui les inspirateurs les plus actifs du poujadisme patronal et des partis séparatistes.

Or, en réalité, les deux populations ne s’entendent pas si mal. Leur fond biologique est le même, leur culture très similaire, et la notion de "Belgique", qui remonte à l’antiquité, est antérieure à celle de Flandre, qui peut au mieux dater de la période postérieure à l’occupation par les Francs saliens. Alors quid? Pour "chauffer" la population flamande, il suffit de sortir les vieilles ficelles du nationalisme:  dire "défendre" la langue, scinder les statistiques pour faire croire qu’il s’agit d’une société séparée, désigner des boucs-émissaires, amalgamer la francophonie et l’immigration, imputer à l’Etat national la crise sociale, mettre le qualificatif "flamand" derrière tout substantif plausible. Comme disait Pascal, aspergez-vous d’eau bénite, et vous croirez. Dans un parc d’une commune de la périphérie bruxelloise, même le geai (oiseau commun d’Europe) devient "flamand". Cette nationalisation de la culture et même de la nature est tout à l’avantage de ceux qui gagneraient financièrement à ne plus aider la Wallonie, et dans une hypothèse d’indépendance, seraient promus à la tête d’un nouvel Etat.

Soyons clairs, des expressions telles que "les Flamands ne veulent pas" n’ont strictement aucun sens - on ne sait pas, en réalité, ce que veut exactement la population, et ce ne sont pas quelques sondages orientés et des élections manipulées par le système politique qui nous le diront. Quel est le degré des attitudes nationalistes? Dans quelle mesure sont-elles inspirées par la propagande d’une minorité? Quel est le poids réel de mouvements comme le TAK? Si les sciences sociales méritaient leur nom, elles se seraient saisies depuis longtemps de ces questions pour y donner une réponse certaine.

Plutôt que de chercher à contraindre les francophones et les étrangers à parler flamand, il serait plus judicieux de leur donner une image positive de la langue et de la culture flamandes. La tâche est ardue, il est vrai. Il est beaucoup plus aisé de se poser en victime. Il sera difficile à ce peuple lourd et timoré - une caricature du monde germanique - de rendre séduisants son parler patoisant et les ressources limitées de sa culture. Il n’y a pourtant pas d’autre choix raisonnable, car ce que font les "autorités" flamandes aujourd’hui n’aboutit qu’à les rendre odieuses aux francophones et aux étrangers. L’image internationale de la Belgique, fondée sur la convivialité et la flexibilité interculturelle, est bonne. Cela montre qu’un processus de séduction est possible. Un tel pari a été réussi même par la France, malgré le bonapartisme de son système,  sa mauvaise qualité de service et sa faible ouverture à la dimension internationale.

Il est vrai, pour rendre justice au point de vue "flamand", qu’à Bruxelles, Charleroi, Liège, ou même Namur, la crise sociale bat son plein. Et pas seulement celle, héritage de l’histoire, qui est générée par un difficile redéploiement économique et  par l’incompétence d’une classe politique clientéliste - c’est aussi la crise contemporaine du narcissisme vide et des frontières ethniques qui s’effacent. Ainsi un bourgmestre de la périphérie bruxelloise demandait la fin des facilités administratives linguistiques au motif qu’elles attirent dans sa commune de nombreux Bruxellois francophones d’origine allochtone; un autre homme politique flamand affirmait, de façon révélatrice, que les francophones sont des immigrants en Flandre. L’idée de se servir de l’identité flamande comme d’un bouclier contre l’immigration et la crise sociale peut être bonne. Mais c’est oublier que ces dernières ont été promues par des décades de gouvernements fédéraux impliquant des partis flamands. Les huit années du précédent gouvernement, dirigé par un premier ministre flamand, n’ont en rien inversé la tendance, bien au contraire, tout en laissant faire la vente des fleurons de l’industrie nationale à l’étranger.

En fait, tout se passe comme si la protestation légitime de la population contre les conséquences des politiques actuelles était déviée et canalisée dans une diversion nationaliste.   

Ainsi le jeu trouble de certains est-il peut-être en train de provoquer la seule scission qui soit vraiment grave - celle de l’esprit de communauté.

 


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